Au commencement était la volonté. Cela fait maintenant dix ans qu'Elisabeth Maistre - alias Babet - rencontra Mathias Malzieu à la fac de Montpellier. Dix ans que les Dionysos sont sur les routes et font les tournées des salles lorsqu'ils ne sont pas en studio. Une décennie remplie de rencontres, de musique, de vie. Désormais les Dio prennent une place particulière dans les amoureux du rock-punk-folk-bizarroïde.
    Puis, la petite fée violoniste un peu bizarre du groupe décida de voir le monde par ses propres yeux, de partir seule, le temps d'un album. Un besoin impérieux, et une volonté pieuse d'une trentenaire attardée (c'est toi qui le dis hein !). S'amuser, tout simplement, faire le point posément et passer "un peu la tête par-dessus le bordel de ces dix années".
    Ainsi, en septembre dernier, 4 jours après la fin de la tournée des Dio, Babet s'installait dans le grand manoir servant de studio à La Frette sur Seine et commença à jouer. Naquit Drole d'Oiseau, dont Babet joua tous les instruments (à part la basse) et écrit bien entendu toutes les chansons. L'oeuvre d'une seule femme, en somme. Ou presque, l'album ayant été co-réalisé avec Andy des Houdini. Ils s'occupèrent de tout, jusqu'aux visuels et la splendide couverture.

    "Have you ever believed in me ?" C'est par ses mots douceureux que Babet nous invite dans son monde. Quinze morceaux comme autant de planètes d'un univers imaginaire. Parfois suave et délicate, parfois bondissante et pétillante, Babet s'amuse, s'expose, se confie. Tout commence avec Le Voyageur, chantée en français et anglais. La guitare acoustique arrive la première, planante, accompagnant une petite voix haut perchée. Elle nous dit de profiter dès maintenant de ce vent fou qui veut nous prendre. Puis s'élève le violon, tendrement, transportant la mélodie. Les images affluent. "Ecoute le chant des oiseaux... J'aimerais bien partir avec eux".
    La transition avec Les Amoureux et son atmosphère guillerette et joyeuse se révèle donc particulièrement intéressante. Les violons sont particulièrement présents, accompagnant des gazouillis d'oiseaux et une Babet coquine, presque aguicheuse. Un morceau qui fait du bien. Suit Le Marin, histoire aquatique où notre héroïne devient sirène, nous racontant avec entrain des histoires de coquillages hurleurs, de sable trouillard... Dans son monde, "les algues s'amusent à imiter les hommes et les femmes qui se sont noyés".
    Puis, l'univers se fait plus sombre, plus menaçant dans Cling-Clong, avec une basse omniprésente et une mélodie grave. La voix douce de Babet (ah, l'anglais lui va si bien) drape l'ensemble d'un voile presque mystique, et les violons finissent de vous subjuger. Piano-Elephant, au contraire, nous emmène dans un monde Carrolien et se différencie du reste de l'album par son - superbe - piano omniprésent. Narrant le conte d'une femme traversant le monde sur le dos d'un piano-éléphant géant, cette "petite danse des touches noires" est assurément la meilleure chanson de l'album, sublime ode à l'émerveillement.

    La visite continue. C'est Quand Déjà ?, habilement placé entre Cling-Clong et Piano-Elephant, se fait plus bondissante, les riffs de guitare acoustique (l'instrument principal de l'album) se faisant élégants. Les violons se mèlent à la fête, parsemés ici ou là. Une chanson qui reste dans la tête avec une facilité déconcertante, sans pour autant devenir indigeste. Au contraire, elle nous accompagne, douce mélopée élancée.
    Dis-moi suit le même trajet, débutant par des choeurs hypnotiques "dionysesques", dont seule Babet a le secret. La subtile guitare, s'effaçant derrière les fûts, joint la délicatesse aux voix superposées finissant cette petite beauté. Des voix superposées que l'on retrouve dans Cocomoto, voyage passioné gouverné par des guitares électriques tonitruantes et une batterie plus présente. Babet y est sublime, nous narrant l'histoire de son monde imaginaire, avec son pistolet à eau, ses petites motos... Elle "creuse un fleuve en collier d'eau", s'amuse, et on admire.
    Après la débauche d'énergie de Cocomoto, Andy est plus intimiste, amené par un beau trio "piano-guitare-voix". Une pause douce, où une voix murmurée hante les lieux, et habille le morceau d'une douceur éthérée. La guitare acoustique reste ensuite pour Bel Ami, mais elle se fait ici plus bondissante, trampolinée, servant plus que bien les paroles - anglaises - de notre chanteuse. De même, Merzouga, que l'on retrouve un peu plus loin, nous conte en anglais une sortie de Dionysos dans le désert marocain lors de l'enregistrement de Monsters In Love. Les choeurs (chantés par Babet, of course) ajoutent une dimension mirifique au morceau, offrant une rare beauté à un refrain déjà très mélodieux.

    Instants volés, magie opérée. Mais l'album flirte aussi parfois avec la pop, avec l'exemple de Body Club. Le violon vient toutefois nuancer cet état de fait, donnant un résultat hybride à la limite de l'irréel... Comme on le voit, l'album brille par son coté hétéroclite, même si la guitare acoustique reste l'élément principal.
    Drole d'Oiseau s'avère finalement plutôt folk et s'éloigne considérablement de la musique de Dionysos, qu'on se le dise ! Babet nous dévoile ici son univers, son petit monde intime. Elle seule possède les clés de ce petit Paradis musical, et elle décide ici de nous le présenter...
    Après 10 ans de constructions, démolitions, rénovations et autres réhabilitations, la petite fée nous invite chez elle, pour partager "un bout de terre, un bout de rêve" où on pourra tous se reposer. Un bout de rêve sublime, et je ne dis pas ça seulement parce que la dame est d'une gentillesse surréelle, qui ferait passer le Dalai Lama pour Hitler. Drole d'Oiseau est simplement un monument de beauté, de joie, de raffinerie... La magie opère ainsi, laissant les partitions d'Elisabeth Maistre se draper d'un remarquable apparat.


Drole d'Oiseau, de Babet. 14€50 l'édition normale, 17€99 l'édition collector (contenant un deuxième CD avec 11 titres acoustiques). Disponible depuis le 5 mars 2007.