C'est le grand retour des intertitres ! Il y a peu de temps, je découvrais dans une petite ruelle montpéllieraine, une librairie-bar anglaise. Des milliers de bouquins, agencés dans des corridors poussièreux, éclairés par des lampes à huiles et séparés par des arches et des voutes en pierre arthritiques. Une merveille. J'en ressortais avec beaucoup de bouquins en plus, et une carte bancaire à la limite de l'anorexie. Parmi les livres, se trouvait Smoke and Mirrors, de Neil Gaiman. J'annonce donc la fin de cette introduction très "je raconte ma vie, dont tout le monde se contrefout", et vous parle de ce recueil.
    Sortant pour un peu de sa logique habituelle, Neil Gaiman décida, grace à ce Smoke and Mirrors (puis grace à Fragile Things qui vient juste de sortir et dont je vous parle dès que je l'ai fini), de regrouper dans une seule et même anthologie plusieurs histoires, indépendantes mais se rejoignant sur un point : elles traitent du fantastique, de mondes parallèles, de villes imaginaires, de créatures fantastiques... Reflets de notre vrai monde, comme un miroir l'est de la réalité. Ainsi, le livre nous fera voyager dans des univers toujours très noirs et crus comme Gaiman aime à les décire, mais également drôles, érotiques, absurdes... Ces histoires ont été publiées dans un premier temps dans diverses anthologies à thème (par exemple un ensemble de nouvelles sur le thème d'Elric, de Michael Moorcock, ou encore sur des histoires d'horreur), pour se voir regroupées ici.
    Ainsi, la toute première nouvelle du recueil (qui se cache dans l'introduction de l'auteur) nous raconte l'histoire d'un couple qui reçoit en cadeau de mariage un livre retraçant leur vie, ou tout du moins une vie qu'ils auraient pu avoir... Et ce n'est pas vraiment guilleret ni très joyeux. Dès le départ, le ton est donné : drole, puis tendant de manière irréversible vers le cynisme malsain, empli d'un certain dégoût. Et cet esprit va être gardé durant tout le livre, avec évidemment plus ou moins d'intensité.

    Poil au nez (pardon). Par cette anthologie, Gaiman nous emmène dans un tourbillon d'illusions et de féerie, les miroirs étant justement considérés comme des artefacts magiques, permettant de voyager dans des mondes incroyables. La fumée, elle, est celle qui estompe les contours de la réalité, et engendre le processus imaginatif. Et pour ça, l'auteur nous propose des aventures très différentes, autant sur la forme que sur le fond. Dans un premier temps, les nouvelles ne sont pas toutes de la même taille ; ainsi, certaines sont simplement de petits poèmes d'une page (mais quels poèmes...) tandis que d'autres s'étalent sur quelques dixaines de pages. Pour ce dernier cas, citons The Goldfish Pool and Other Stories, l'histoire d'un écrivain anglais débarquant à Hollywood pour l'adaptation de son livre, et où il va faire une étrange rencontre avec un homme de ménage pas vraiment typique.
    Et c'est là où se rend compte de l'incroyable talent de l'auteur : même si certaines nouvelles ne font que quelques pages, elles n'en restent pas moins des bijoux d'écriture et d'invention. En quelques lignes, on rentre totalement dans l'histoire, par une espèce de processus magique propre à Gaiman, et on n'en ressort que lorsque le dernier mot est lu. Certaines histoires sont bien évidemment meilleures que d'autres, les meilleures se révélant être celles rendant hommage à Hector Pierre Lovecraft, subtilement ou ostensiblement (plusieurs nouvelles se passent à Innsmouth, la ville inventée par Lovecraft). Merveilleuses, magiques, réunissant avec classe la magie, l'horreur, la féerie et la cruauté, ce sont de véritables bijoux.
    Au long des 380 pages, on pourra également connaitre l'histoire de Madame Whitaker, qui trouva par hasard le Graal chez un antiquaire. Galaad viendra alors rendre visite à la vieille dame pour obtenir l'objet et finir sa quête, mais cette dernière n'est pas vraiment prête à aider le chevalier... Une autre nouvelle, sous forme de petits chapitres, peint un avenir où les humains pourraient "rebooter" : les hommes se transformer en femmes, et vice-versa... Le politiquement incorrect est souvent là, Gaiman se délectant de ces histoires, mais avec toujours cette virtuosité, cette intelligence et cet esprit carrément déjanté qui le caractérisent.

    En bref. Ainsi, cette anthologique permet à l'écrivain anglais de traiter un très large éventails de thèmes, passant sans transition du réalisme poisseux et crasseux que l'on retrouve dans ses oeuvres postérieures (American Gods et Anansi Boys) à un monde féérique et fantastique, avec lequel il nous avait habitué grace à Stardust et Neverwhere. On flirte même quelques fois vers l'absurde, ou la fantasy urbaine du genre de Chiana Mieville (sans être aussi tordu que Perdido Street Station, quand même).
    On est donc très loin d'un recueil thématique, Gaiman préférant la diversité, qui sert d'ailleurs très bien à ce type d'oeuvre. Une hétérogénéité qui peut toutefois géner dans un premier temps, étant de surcroît alliée à une hétérogénéité de forme, mais l'auteur parvient très bien à nous faire rentrer dans son monde, et on est très vite habitué aux humeurs de l'auteur.
    Smoke and Mirrors est un recueil étonnant : hétérogène sans être bancal ni déséquilibré, il nous emmène dans une multitude d'univers différents, avec une grande finesse d'écriture. C'est en fait un très bon achat à la fois pour ceux qui voudraient commencer à lire du Neil Gaiman en ayant un aperçu global de tout le talent de l'auteur, et aussi pour les fans du monsieur, qui ont ici un ensemble d'excellentes oeuvres, emplies de magie et de beauté mais également de cruauté et viscéralité. En plus, la version de poche (qu'elle soit anglais ou française) est carrément abordable, donc les derniers récalcitrants peuvent se lancer sans trop avoir peur.


Smoke and Mirrors (Miroirs et fumée), de Neil Gaiman.